| Luc de Heusch et les avatars de la transe
Ce n'est qu'à la fin du XIXe siècle que le mot « transe », sous l'influence de l'anglais, a désigné l'état du médium habité par un esprit étranger. Le terme a fini par recouvrir toutes sortes de manifestations psychiques et corporelles qui concernent la religion, l'amour, mais aussi la danse, le théâtre, voire la relation fusionnelle entre le chef et la foule.
C'est l'ensemble des expressions d'une même frénésie qui requiert l'attention interdisciplinaire de Luc de Heusch, professeur émérite à l'ULB, dont les nombreux travaux sur la royauté sacrée font autorité. La Transe est un brassage quelque peu étourdissant d'approches ethnologiques et psychologiques.
Hanté par la question depuis plus de quarante ans et grand connaisseur lui-même du vaudou haïtien, l'auteur a visé la synthèse piquante, celle qui incite le lecteur à « braconner » à son tour sur le terrain des autres et à combiner les savoirs, seule manière de ne pas se scléroser.
Mais le braconnage n'implique pas le brouillage. Au sein des « religions de la transe », Luc de Heusch appelle à distinguer la possession du chamanisme, qui est, dit-il, une transe « auto-induite ». Sur ce plan, il suit Mircea Eliade qui reconnaît au chaman la capacité de maîtriser ses « esprits », « dans le sens que lui, être humain, réussit à communiquer avec les morts, les démons et les esprits de la Nature sans pour autant se transformer en leur instrument ».
On notera que cette communication avec les morts a été revendiquée par les poètes, d'Homère à Séféris en passant par Dante et par Eliot. De Heusch a tout à fait raison de présenter le poète comme un « chaman marqué à tout jamais du sceau de l'échec ».
La transe doit-elle être confondue avec l'hystérie, a-t-elle des points communs avec l'hypnose ? Les questions fusent dans un livre chatoyant qui fait intervenir les mystiques (saint Jean de la Croix, Thérèse d'Avila, Maître Eckart, Ruysbroeck, Heinrich Suso, les soufistes), ne recule pas devant la fréquentation des sorciers d'Afrique et d'Occident et se plonge dans « les délices et les tourments de l'amour » en compagnie d'Orphée et de Tristan.
Page 192, j'ai relevé cette réflexion qui prend une saveur particulière à l'heure présente : « Paradoxe de l'islam : il sépare rigoureusement les sexes dans la vie publique, mais ne condamne pas pour autant la jouissance charnelle comme le fit longtemps le christianisme. »
Le dernier chapitre n'est pas le moins significatif. Il porte sur le charisme, un concept défini par Max Weber. De Heusch considère la politique comme « une province de l'histoire des religions ». Est-ce Dieu croyable ?
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