| Les antilopes
Alors que le débat sur le rôle positif de la colonisation française a largement alimenté l’actualité des dernières semaines, Les Antilopes, jusqu’au 18 février au théâtre du Rond-Point, proposent une vision sans concession de la présence occidentale et de la logique humanitaire en Afrique. Histoire de petits blancs perdus dans un continent qui les dépasse.
Cela se passe dans une grande maison, aux odeurs de savane et de brousse. L’air est chaud et sec. L’Afrique rôde autour du salon, elle a déjà franchi le pas de la porte, malgré ses quatre serrures. Il n’y a plus que les murs et les barreaux des fenêtres pour protéger les Blancs qui vivent là, dans cet îlot d’Europe au confort usurpé. Ils s’apprêtent d’ailleurs à partir, et à laisser à la place à un nouveau venu. Le couple a fait son temps, et l’Afrique ne les retient pas. Pourtant, ils étaient venus pour aider. Ils avaient un « rôle positif » à jouer. Il fallait construire des puits, installer des pompes, venir les bras ouverts pour ne repartir qu’une fois le devoir accompli. La tâche était rude. 400 puits à installer. Après 14 ans sur place, seuls 3 fonctionnent. Bien joué.
Dernière soirée en Afrique
C’est l’histoire d’une dernière soirée dans un continent trop grand. C’est aussi le récit d’un échec, du pouvoir du fort sur le faible. L’Afrique gagne, éternelle, face à un couple d’humanitaires arrivés conquérants, le cœur plein d’entrain et les poches d’argent, et qui repartent survivants. Même leur union craque de partout, et leurs certitudes se sont effondrées. Qui avait réellement besoin des autres ? Qui cherchaient-ils réellement à aider ? Les pauvres Noirs, à qui ils avaient tout à apprendre et à donner, ou bien eux-mêmes, si certains d’être utiles et attendus ?
C’est cela, Les Antilopes, c’est une pièce qui tombe à pic. L’atmosphère y est pesante, comme pouvait l’être un texte de loi affirmant le rôle positif de la colonisation française. Bien sûr, il ne s’agit pas là tout à fait de cela. Le couple et leur remplaçant sont suédois et travaillent pour une ONG humanitaire et apatride. Mais en filigrane, c’est bien à la dénonciation de la supériorité prétendue d’un monde sur un autre que s’attaque l’auteur, le suédois Henning Mankell, célèbre pour ses romans policiers. Peut-être d’ailleurs la dénonce-t-il trop fort ? Malgré le jeu excellent des trois acteurs (Jacques Bonnaffé, Jean-Charles Dumay et Luce Mouchel) et la mise en scène habile de Jean-Pierre Vincent, le texte n’est pas toujours à la hauteur de l’enjeu. Grand connaisseur de l’Afrique (où il dirige la seule troupe de théâtre professionnelle du Mozambique), tout à son propos, Mankell impose plus qu’il ne convainc, au risque de tomber dans le discours. Il joue de la peur de l’autre et de la dénonciation du racisme ordinaire, et décortique l’âme blanche jusque dans ses recoins les plus obscurs, jusqu’aux portes de la folie et de la vilénie des hommes. On en sort choqué, tendu, mais pas tout à fait gagné à sa cause. On se dit que peut-être, tout n’est pas si noir et blanc.
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