| Le métissage culture et biologique
Voilà enfin le nouveau siècle et le nouveau millénaire tant évoqués par Léopold Sédar Senghor ! Est-ce déjà le temps de la lucidité : l’indispensable reconnaissance de la grandeur et des limites de toute civilisation ? Les nombreux indices que nous offrent l’histoire de l’humanité, mais aussi et surtout les bouleversements spectaculaires qui sont en train de se produire quotidiennement, sous nos yeux, invitent, impérieusement, à relativiser nos capacités personnelles et collectives, à relativiser nos valeurs de civilisation, qui sont toutes filles de la géographie et de l’histoire.
En effet, la fragilité de nos valeurs de civilisations est parfois déconcertante : une simple humeur des Grands de ce monde ou une vulgaire appétence d’action des groupements d’intérêts égoïstes, qui savent exploiter les forces de divergence et d’isolement, suffit à les renier et à ébranler leurs fondements, pourtant des centaines de fois séculaires. Tout compte fait, seule une symbiose équilibrée des valeurs de nos civilisations, selon L. S. Senghor, est capable d’imposer, entre les hommes, l’égalité et le respect mutuel, qui ne seront pas acquis sans ce métissage, comme l’histoire des continents l’a suffisamment prouvé.
Du reste, depuis une vingtaine d’années, l’aide apportée aux paléontologistes par les biologistes moléculaires pour une meilleure lecture de l’histoire de l’homme, révèle, dans son ensemble, que ‘les groupes humains qui ont successivement peuplé la planète ont […] su se mêler les uns aux autres, engendrant des populations métissées dont nous provenons tous’, comme l’écrit Catherine Vincent dans un intéressant article intitulé ‘Origines de l’humanité : nos gènes mènent en Afrique’, dans le journal Le Monde du 9 mars 2002.
Il est important de noter ici que quand il s’agit de la rencontre des civilisations, du ‘rendez-vous du donner et du recevoir’, donc de la Civilisation de l’Universel, il est plutôt question, sous la plume de L. S. Senghor, de ‘symbiose’, non pas de ‘syncrétisme’ des valeurs : ‘Je n’aime pas le mot ‘syncrétisme’, parce que c’est très albo-européen’, dit-il en répondant à une question de Mohamed Aziza dans ‘La poésie de l’action’. Et il se hâta de préciser : ‘Je préfère le mot de symbiose !’. Nuance importante dans la conception qu’il se faisait de la Civilisation de l’Universel et de la qualité de l’apport de la civilisation négro-africaine.
Nous reviendrons souvent, dans nos prochains articles, sur ces notions de ‘métissage’ et de ‘Civilisation de l’Universel’, deux grandes notions imbriquées l’une dans l’autre, chères au penseur sénégalais. Pour mieux cerner sa personnalité, il n’est pas inutile de remarquer qu’il s’attachait à tout auteur dont la pensée coïncidait avec son expérience personnelle comme dans ce texte. C’est une des constantes de sa démarche intellectuelle. Certaines révélations, ici, nous permettent de deviner les raisons pour lesquelles L. S. Senghor accordait tant d’importance aux travaux des ethnologues au moment où bien des intellectuels africains, à tort ou à raison, considéraient ces derniers comme des agents ou des éclaireurs de la politique coloniale. ******
‘Voulant préparer une thèse de doctorat d’Etat, j’avais choisi […], comme thèse principale, Les Formes verbales dans les langues du Groupe sénégalo-guinéen (Sérère, Peul, Wolof et Diola). Ma thèse complémentaire devait porter sur la poésie orale dans mon village de Joal et dans le village voisin de Fadiout. Pour cela, j’avais éprouvé le besoin de revenir à la source, pour enraciner mon esprit dans la civilisation négro-africaine. C’est ainsi que, tout en enseignant en Touraine, je préparais un certificat d’ethnologie à l’Institut d’Ethnologie de Paris.
J’ai suivi, alors, en anthropologie, les cours de Paul Rivet, de Marcel Mauss en ethnologie et de Marcel Cohen en linguistique. En même temps, je suivais les cours de linguistique négro-africaine, à l’Ecole pratique des hautes Etudes, sous l’œil lucide et bienveillant de Mlle Lilias Homburger, qui lançait, dans ces années-là, quelques idées fécondes, que nous sommes : la parenté de l’égyptien ancien et des langues négro-africaines, des langues négro-africaines et des langues dravidiennes de l’Inde.
[…] A mon grand étonnement, ce que m’apprenait mes professeurs coïncidait avec mon expérience personnelle. Paul Rivet m’a apporté beaucoup parce qu’il avait le génie de découvrir le sang - et l’influence - des Noirs un peu partout. Il m’a donné quelques grandes idées. Toutes les grandes civilisations historiques, enseignait-il, ont été des civilisations de métissage, biologique et culturel, depuis la civilisation égyptienne jusqu’à la civilisation arabe, en passant par les civilisations chinoise et indienne, sans oublier celle de l’Amérique centrale. Métissage entre les trois grandes races : blanche, jaune et noire, pour garder l’ordre alphabétique.
D’autre part, Paul Rivet m’a révélé que, tout autour de la Méditerranée, il y avait encore, dans les années 1930, de 4 à 20 % de sang noir. La Méditerranée, concluait-il, n’a cessé de se blanchir depuis les invasions ‘indo-européennes’. Je ne serais pas complet si je taisais tout ce que je dois, non seulement aux ethnologues français, mais aux Anglais, surtout aux Allemands. Je songe à Léo Frobenius, dont l’Histoire de la Civilisation africaine était, dans les années 30, notre livre de chevet, à nous militants de la Négritude. Les idées semées par Paul Rivet ont poussé dru. Elles mûrissent maintenant. Nombreux sont les biologistes et ethnologues qu’il a formés et qui se réclament de lui. Aussi, m’a-t-on demandé de présider, le 6 mars 1980, la séance inaugurale du Colloque sur le Métissage, qui se tiendra à Lisbonne. C’est un signe des temps, qui annonce la Bonne Nouvelle : l’élaboration de la Civilisation de l’Universel.’
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