Discuter avec lui, même pendant des heures, est un plaisir immuable tant l’homme se confond avec l’artiste et le père avec le citoyen, fier de ses racines algériennes. Safy Boutella fait partie de ces rares personnes à être complètement elles-mêmes. Comme sa musique, il est unique. C’est un artiste modestement génial qui s’est dévoilé sans chichis ni fioritures. Ensemble, nous avons abordé une foultitude de sujets, de la musique en particulier, à la culture en général, il a donné un avis très objectif, n’hésitant pas à user de termes mordants pour frapper les esprits.
Un concert événement reporté sine die Si depuis «La source», une fresque musicale et chorégraphique gigantesque, présentée au stade du 5 juillet en 2001, il est resté absent de la scène algérienne, Safy Boutella n’en demeure pas moins très productif. Sa tête bouillonne toujours de projets, tout aussi lumineux que géniaux. «Je suis actuellement à Alger pour veiller aux préparatifs d’un concert événement «El Baraka», marquant mes 25 années de carrière. J’espérais être fin prêt au mois de juin dernier, malheureusement, j’ai dû le reporter à une date ultérieure faute de moyens. En fait, je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas vraiment de salles adéquates. Quant au son et à la lumière, ils ne me convenaient pas. A travers ce concert qui verra la participation de 34 musiciens et de grands amis artistes comme Khaled ou Djamel Allam, je veux proposer un spectacle grandiose au public algérien d’où sera exclue toute médiocrité. J’estime que j’ai un label de qualité à respecter et je me dois d’honorer un quart de siècle de carrière. Mon souhait est aussi de produire un album puis de faire une tournée à travers le pays, afin que beaucoup de jeunes puissent partager avec moi ce moment de célébration mais là encore, tout dépendra des moyens dont je pourrais disposer». Il ajoutera: «j’ai pris attache avec le ministère de la culture pour solliciter son aide, de même que j’ai déposé des dossiers de sponsoring au niveau d’une centaine d’entreprises mais les réponses que j’ai reçues jusqu’à présent sont timides. Je crois que l’exemple donné avec mon parcours est très positif pour les jeunes et j’espère que l’on fera quelque chose pour l’honorer». Pourtant, et en l’état des choses, des amis lui ont proposé de l’organiser en France, en Tunisie ou même au Maroc. Chose qu’il a refusée: «Je veux que cela se fasse dans mon pays. Je souhaite aller à la rencontre de la jeunesse algérienne et je ne désespère pas d’y parvenir. Vous savez, tous mes projets ont été une torture, d’un point de vue organisationnel, pourtant, je ne me suis jamais découragé».
«Un pays sans culture, c’est…» En fait, et selon l’artiste, tout ceci renvoie à l’importance que l’on accorde à la culture en Algérie. «Je conçois que dans le pays on ait d’autres priorités mais la culture doit, elle aussi, figurer au chapitre des nécessités. Il s’agit de veiller et de participer à l’épanouissement et à l’ouverture d’esprit de tout un peuple. Notre société a tout connu en terme de mal vie et de malheur. Aujourd’hui, on n’a pas le droit de lui proposer le même itinéraire. En 40 ans, nous aurions pu faire des miracles dans le domaine de la culture. Mais honnêtement, je ne comprends pas que ça ne bouge pas plus à ce niveau». Reprenant à son compte l’adage: «La musique adoucit les mœurs», Safy Boutella dira que «si on mettait dans chaque foyer un instrument de musique, il y aurait au moins un membre qui en jouerait. Ouvrir les jeunes sur la chose culturelle, aurait pu nous épargner l’ère de violence que nous avons traversée. Un artiste est quelqu’un de sensible. Il ne peut donc jamais être violent. Il est, par conséquent, nécessaire de se réconcilier, se rapprocher et se réapproprier notre culture». Rappelant qu’en 1984 il a été sollicité par le ministère de la culture afin d’établir un état des lieux sur la musique et la chorégraphie en Algérie, Safy Boutella dira avoir «rédigé un rapport exhaustif mais il n’a pas été pris en considération. Aujourd’hui, 20 ans après, il est toujours d’actualité car rien n’a changé. J’ajouterai que sans culture, on ne bâti pas un pays». Pour notre part, nous paraphraserons Paul Laugero qui dit: «La culture est salvatrice, parce qu’elle est irremplaçable pour ouvrir les esprits, les rendre plus tolérants et aussi les distraire».
Une carrière, des rencontres… Revenant sur sa foisonnante carrière artistique, Safy Boutella avouera qu’il a eu la chance de grandir dans un environnement enclin à la chose culturelle. «Lorsque j’étais enfant, je me rappelle que mon père –qui était militaire- me disait souvent, si on ne crée pas, on est rien. J’ai ainsi, retenu des phrases clés. Celle-ci n’a jamais quitté mon esprit. C’est pourquoi, lorsque j’ai commencé à faire de la musique, j’avais tout de suite envie de faire autre chose. J’étais animé par une curiosité et un intérêt pour les musiques, qualités que l’on ne retrouve presque plus chez les jeunes d’aujourd’hui. L’avantage, c’est que j’ai vécu dans les années 70 tout l’apport de la créativité musicale : jazz, classique, même la variété. Et donc, même avant d’aller faire des études de composition aux Etats-Unis en 1975, j’avais envie de créer une musique nouvelle. Après ma formation, on m’a proposé de rester à Boston pour enseigner au sein de l’école mais je n’avais qu’une seule envie, c’était de revenir au pays et d’inventer quelque chose. Pourtant, à mon retour en 1979, les gens ne voulaient pas de moi, on me regardait de travers. On ne m’a pas mené la vie facile. J’ai alors travaillé sur les musiques de films, ce qui m’a permis de tâter le terrain. Et en 1981, deux ans plus tard, j’ai donné mon premier concert à l’Atlas, où il y avait ce mélange de chaâbi, de aâlaoui etc... J’ai ainsi commencé mes expériences à l’époque et je crois que je suis né comme ça et je ne suis pas autre chose que ça. J’ai, depuis toujours, continué en m’inventant. On m’a donné des opportunités, comme ce fut le cas avec Hocine Senoussi qui m’a demandé de faire quelque chose pour l’inauguration de l’Oref. J’ai ramené des touaregs du sud et j’ai proposé une musique différente. Elle n’était pas commerciale du tout mais «Fateh» a été une réussite. J’ai également effectué mon service militaire au Haras El Djoumhouri. Là encore, j’ai donné une autre dimension à ma musique, à travers des rencontres, des événements, notamment les Jeux Méditerranéens». Tel un théoricien de la musique, Safy Boutella déclarera avoir toujours eu un penchant pour «les musiques difficiles mais qui ont tout de même un sens, qui parlent de ce qui se passe dans notre tête, comme les tourments, la complexité de l’existence». Ce qui n’est pas le cas de la majorité des artistes d’aujourd’hui qui se complaisent dans la reprise et la facilité. «Les scènes de rock ou de jazz sont minuscules, contrairement aux musiques traditionnelles qui sont bien honorées. Pour ce qui est du raï, c’est devenu un peu le passage obligé et ce n’est pas pour rien. Beaucoup de personnes me demandent pourquoi tous les artistes se mettent au raï. Je leur répond que c’est leur seule façon de gagner leur vie. C’est une musique festive, qui donne envie de bouger. Et puis, c’est facile. Je ne veux pas jeter l’anathème sur ces artistes car ce sont des choix qui sont dictés par des raisons économiques. Certes, certains artistes tiennent la dragée haute. Il y a des leaders du raï, du kabyle, du rock mais ils restent très peu nombreux». Même s’il est vrai que Safy Boutella a voulu, à ses débuts, servir au mieux le raï, en travaillant avec Khaled, sur «Kutché», un album magnifique, figurant parmi les meilleures ventes du siècle, aujourd’hui, cette époque est malheureusement révolue.
D’ambitieux projets en cours Créateur et créatif, Safy Boutella est réclamé un peu partout dans le monde pour partager ses larges connaissances musicales. De plus, il a été sollicité par Azouz Beggag, ministre délégué à, l’intégration, pour travailler sur un projet de parrainage de jeunes afin de les aider à envisager et à construire un projet musical ou artistique et le réaliser. Pourtant, un autre projet lui tient à cœur, c’est l’ouverture d’une grande école de musique qui dispenserait un enseignement académique à tous les jeunes désirant faire carrière dans le domaine artistique. «Mon souhait est d’ouvrir une école à l’image de celles que l’on trouve en Europe ou aux Etats-Unis, avec un auditorium, un circuit commercial, une école qui se voudrait un carrefour entre l’Afrique, l’Orient et l’Occident. Le dossier a été déposé, au niveau de la présidence, il y a maintenant un an et demi et je n’ai malheureusement reçu aucune réponse». Mais quand on aime l’Algérie comme lui, «et ce n’est pas de la démagogie» (sic), on garde foi, malgré tout, en l’avenir.
Un père fier du succès de sa fille Après que son père lui eut mis très concrètement le pied à l’étrier, lors du spectacle «La source», en 2001, Sofia Boutella a volé de ses propres ailes. Agée de 23 ans, elle fait de la danse depuis son plus jeune âge. «Ce qui est bien avec elle, c’est qu’elle a su très tôt ce qu’elle voulait faire de sa vie et quelle direction prendre. Aujourd’hui, elle fait partie des meilleures danseuses de hip hop de sa génération et a été choisie pour danser aux côtés de Madonna et qu’elle a été choisie par Nike pour sa compagne de pub». Fier de sa fille ? C’est peu dire car Safy Boutella est surtout heureux de voir à quel point sa fille aînée a pu s’accomplir et s’épanouir à travers sa passion pour la danse. Un épanouissement qu’il souhaite à tous les autres jeunes de son âge. lanouvellerepublique
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