Connu pour son franc-parler et son engagement pour la légalité et la justice, Tiken Jah Fakoly ne cesse de mettre les pieds dans le plat dès que la situation sociopolitique s’embrase. Depuis sa base à Bamako, il croque, avec des mots incisifs, les récents événements en Côte d’ivoire. Et surtout, il s’insurge contre la dernière lubie des pourfendeurs de la paix : la profanation des tombes.
Le Patriote : Vous venez de glaner deux disques d’or avec vos deux derniers albums «Françafrique» et «Coup de gueule». Considérez-vous ces deux trophées comme la consécration de votre talent ? Tiken Jah Fakoly : Je suis très heureux parce que ce n’était pas évident. Je crois que c’est l’un des disques d’or de la nouvelle génération. Beaucoup d’artistes n’arrivent pas aujourd’hui à obtenir des disques d’or. Et en glaner deux signifie que la famille de Tiken Jah Fakoly s’est agrandie et surtout s’est internationalisée. Je pense que c’est grâce à tous mes fans de Côte d’Ivoire, du Mali et de partout que j’ai eu ces disques d’or.
L.P. : Tiken Jah est-il aujourd’hui la grande star du reggae en Afrique ? T.J.F. : (Rire) Non, il ne m’appartient pas de m’affubler d’un titre. C’est au public de juger mon travail, de me placer à la place que je mérite. Effectivement, quand on arrive à avoir deux disques d’or, on peut peut-être attraper la grosse tête ou se considérer comme une grande star. Mais moi, j’estime que je fais une musique qui est celle des sans voix, donc je reste auprès de mes fans. Je me considère toujours comme le petit Moussa Doumbia ou Tiken Jah Fakoly que les Ivoiriens, les Africains ont connu avec « Mangecratie », que les Français redécouvrent aujourd’hui avec « Françafrique ». Je n’oublie pas que mes aînés sont là, Alpha Blondy, Lucky Dube, Ismaël Isaac. Il y a aussi Serges Kassy, Hamed Faras dont j’ai fait la première partie lorsqu’il s’est produit à Odienné. Il y a également Solo Jah Gunt. Tous ceux-là sont mes prédécesseurs. Je ne peux donc pas me considérer comme la grande star du reggae en ce moment ; mais Dieu merci, ça se passe très bien. Et je souhaite que tous ceux qui font du reggae comme moi connaissent cette consécration.
L.P. : Vous tournez beaucoup actuellement dans le monde. Quelles sont justement vos grandes dates à venir ? T.J.F. : Plusieurs artistes m’ont demandé de venir faire une heure de prestation à l’Elysée Montmartre, à Paris. Mais, je partagerai ce temps avec Bêta Simon et l’artiste guinéen que j’ai produit, Takana Zion. Je vais donner 20 minutes à chacun d’eux. Et moi, je viendrai faire 20 minutes. En 2006, je n’ai pas de concert en France. Mais nous avons des sollicitations en Allemagne, en Hongrie, dans toute l’Europe, aux Etats-Unis, au Canada et en Amérique Latine. Donc, l’année 2006 sera consacrée à toute l’Europe, au reste du monde et l’Afrique naturellement. D’autant que je joue à Bamako le 20 janvier. Le Burkina Faso va peut-être suivre puisque nous sommes en train de monter une tournée sous régionale. Nous avons même l’intention d’aller au Libéria et en Sierra-Léone. Ce vaste programme dépendra de l’évolution des choses.
L.P. : En plus du chant, Tiken se lance, semble-t-il, de plus en plus, dans la production. C’est la peur de ne plus être demain sous les rampes de l’actualité qui poussent dans le business, donc à assurer vos arrières au cas où… ? T.J.F. : Je ne peux pas comprendre qu’après 25 ans de reggae africain, il n’ y ait que Alpha Blondy, Tiken Jah Fakoly et Lucky Dube qui tournent sur le plan international. Ce n’est pas possible. Au même moment, des dizaines de groupes jamaïcains tournent à travers le monde. La Jamaïque fait tourner, à elle seule, des centaines d’artistes à travers le monde. J’estime que ce n’est pas normal. C’est pourquoi, j’ai monté un studio et dès que je trouve des gens en qui je crois je m’engage. J’essaie de produire ceux qui sont un peu originaux, c’est-à-dire qui n’ont pas la voix d’Alpha Blondy ou de Tiken Jah. Et je ferai tout mon possible pour les présenter à des gens que je connais ici et dans le monde entier. J’ai commencé à travailler avec Bêta Simon et Takana Zion. Il faut que nous soyons plusieurs à tourner. Personne ne peut prendre la place de l’autre. Ce n’est pas normal que je garde mon succès pour moi seul. Si je ne suis plus là demain, il faudrait bien que le reggae ivoirien continue. Nous devons tout faire pour que la relève soit assurée.
L.P. : Tiken Jah et Alpha Blondy, c’était, il y a quelques temps, une guéguerre par média interposé. Et puis, lorsque ce dernier a été fait ambassadeur de la paix par l’ONUCI en Côte d’Ivoire, vous n’avez pas hésité à le féliciter. Est-ce la paix des braves ? T.J.F. : Bien sûr. Vous savez, j’ai toujours respecté Alpha Blondy, c’est mon grand frère. Quand j’ai obtenu le trophée des victoires de la musique, je n’ai pas compris pourquoi, il ne m’a pas félicité ; parce que c’est quand même une fierté. C’était la première fois que cette distinction était décernée à un Africain. Plusieurs artistes dont Tonton David, Pierpol Jack et même Alpha Blondy postulaient pour ce trophée. Tous les reggaemakers francophones étaient sur la liste. Et le fait d’avoir été choisi est une fierté pour la Côte d’Ivoire et l’Afrique. J’attendais qu’Alpha Blondy me félicite. Mais, il ne l’a pas fait. Bien au contraire, il m’a sali en arguant que les Blancs m’avaient donné un trophée pour m’encourager parce que je soutenais les rebelles. J’ai eu un peu mal.
L.P. : Pensez-vous qu’il était jaloux de vous ? T.J.F. : Je n’irai pas jusque-là. Mais, c’est des réactions que je ne comprends pas. Lui a été nommé ambassadeur de la paix de l’ONUCI en Côte d’Ivoire. Dès qu’on a demandé mon avis, je n’ai pas hésité à le féliciter. Je laisse tout le monde juger. Cela dit, nous sommes résolument engagés dans le processus de réconciliation. Je n’ai donc pas d’animosité en ce qui me concerne. Alpha Blondy est mon grand frère. J’ai beaucoup de respect pour lui, mais je ne suis pas obligé de penser comme lui.
L.P. : Vous ne filez pas également la parfaite amitié avec un autre faiseur de reggae, Serges Kassy. Récemment, il vous a invité, à travers une déclaration, à rentrer au pays. Que pensez-vous de cet appel? T.J.F. : Je ne veux pas parler de Serges Kassy. C’est quelqu’un qui se cherche aujourd’hui. Entre les erreurs qu’il a commises et les forfaitures, il a trop de problèmes. Il faut donc le laisser gérer ses problèmes. Je n’ai pas envie de parler de Serges Kassy. Ce n’est pas à lui de m’inviter à rentrer au pays. Je rentrerai lorsque je me sentirai totalement en sécurité.
L.P. : L’actualité politique est justement cristallisé par la formation du nouveau gouvernement. Il y a déjà les blocages. Quelle analyse en faites-vous? T.J.F. : C’est déplorable, car il ne devait normalement pas avoir de blocages. Gbagbo n’est plus officiellement Président de la République. Son mandat est fini le 30 octobre dernier. Il a eu un cadeau d’un an de la communauté internationale et ce cadeau lui a été fait dans le souci d’apaiser les situations. Lui est dans son fauteuil mais il donne pleins pouvoirs à un Premier ministre de consensus. C’est ce qui été dit. Il est donc important que tous les protagonistes de la crise laissent le Premier ministre travailler. Nous n’allons pas continuer de tourner en rond. Tous les Ivoiriens sont fatigués de cette guerre. Il est temps que cette situation s’arrête. Et la seule solution aujourd’hui, c’est de donner les pleins pouvoirs à Charles Konan Banny. Il forme son gouvernement dont il est responsable. Et à la fin du processus de réconciliation, c’est lui qui sera jugé. Il est important qu’on lui laisse la possibilité de choisir les gens avec qui il veut travailler. Et si Gbagbo ne veut pas lui donner les pleins pouvoirs, que Charles Konan Banny démissionne. Qu’il ne fasse pas comme Seydou Diarra qui a longtemps endormi les gens.
L.P. : Ne pensez-vous pas que ce blocage est imputable à la Communauté internationale qui a accepté , malgré l’expiration de son mandat que Gbagbo reste à la tête de l’Etat? T.J.F. : Exactement ! Mais, J’essaie de comprendre la position de la communauté internationale qui estime qu’en étant radical sur certaines positions, cela peut engendrer d’autres difficultés. Je suis aussi pour des idées sages. Gbagbo est tellement accroché à son fauteuil que cela risque de compliquer un peu les choses. Moi, je comprends la communauté internationale qui essaie de calmer un peu les choses. A partir du moment où les dirigeants africains ont décidé certaines choses que la communauté internationale a entérinées, je comprends cela. Il faut laisser le premier ministre de consensus travailler.
L.P. : Ne pensez-vous pas tout de même que la communauté internationale doit revoir sa manière de gérer les conflits car, en définitive, c’est la population qui souffre ? T.J.F. : C’est vrai qu’il faudrait que les gens soient radicaux. Il faut prendre les décisions qu’il faut, au moment où il faut. Il aurait fallu, à partir du moment où Gbagbo a bouclé son mandat de 5 ans, qu’il se retire pour laisser la place à un gouvernement de transition qui allait organiser les élections. Mais, je comprends que le problème est assez spécial en Côte d’Ivoire et qu’on accorde une rallonge (du pouvoir). Cela dit, il faut laisser le Premier ministre travailler tranquillement.
L.P. : Beaucoup de choses ont été dites sur votre sympathie avec les rebelles. Qu’est-ce qui vous lie aujourd’hui à la rébellion? T.J.F. : Mais, les gens de la rébellion sont des frères. Ils l’étaient avant la rébellion. Quand j’ai rencontré Soro, Wattao et les autres, c’était avant la rébellion. C’était tous des amis. Ce n’est pas parce que ces gens ont décidé de s’exprimer aujourd’hui à leur manière que je ne vais plus leur parler. Je ne soutiens pas la rébellion ; mais, je peux bien comprendre leur combat car, il y avait trop d’injustices en Côte d’Ivoire. J’ai même chanté qu’il fallait faire très attention sinon la Côte d’Ivoire risquait de prendre feu. Ce sont des frères et ils resteront toujours des frères.
L.P. : Vous dénoncez la politique de Laurent Gbagbo pourtant, il y a quelques années, vous étiez l’un de ses farouches partisans… T.J.F. : Effectivement, pendant des années, je faisais partie des jeunes qui voulaient le changement, qui croyaient un peu au discours de Laurent Gbagbo, après plus de 30 ans de pouvoir, d’un régime. Parce que ça devenait insupportable que les mêmes personnes soient toujours au pouvoir durant de si longues années. Je me considère aujourd’hui comme quelqu’un qui a été trahi. C’est pourquoi, je n’ai pas envie de croire en un homme politique, que ce soit en Côte d’Ivoire ou en Afrique. J’ai soutenu Gbagbo au départ ; mais, je ne pensais pas qu’il allait mener le pays dans cette situation.
L.P. : On vous dit pourtant aujourd’hui proche encore d’un homme politique, Alassane Ouattara. T.J.F. : Des gens pensent dire ce qu’ils ont envie de dire. Vous savez beaucoup d’Ivoiriens ne réfléchissent plus. Pour eux, si tu n’es pas avec Gbagbo, c’est que tu es avec Alassane ou Bédié. Les Ivoiriens me reconnaîtront réellement le jour où Alassane Ouattara viendra au pouvoir. Parce que s’il pose des actes qui ne sont pas bons, je serai le premier à monter au créneau pour dénoncer. Je fais du reggae. J’essaie de dire haut ce que la majorité pense tout bas. Je ne peux pas empêcher les gens de dire ce qu’ils ont envie de dire, de penser ce qu’ils ont envie de penser. Alassane Ouattara a été victime d’injustice. Et moi, je fais une musique qui défend tous ceux qui sont victimes d’injustices. Il faut que des gens essaient de grandir.
L.P. : Quel regard jetez-vous justement sur la mobilisation des leaders politiques autour d’Alassane Ouattara durant les obsèques de sa mère ? T.J.F. : Cela doit pousser les Ivoiriens à réfléchir. Ils doivent comprendre que ces gens sont prêts à tout pour le pouvoir. Nous pourrons nous massacrer, ce n’est pas leur problème. Ce qui les intéresse, c’est leur fauteuil. Je pense que tous ceux qui sont intelligents en Côte d’Ivoire comprendront.
L.P. : Curieusement, après cette mobilisation, la tombe d’Hadja Nabintou Cissé a été profanée par des hommes en armes. Comment interprétez –vous cela ? T.J.F. : J’ai appris cela avec beaucoup de regrets. Je ne pense pas que ces gestes soient politiques. Mais cela démontre jusqu’où les gens sont capables de faire les choses. Aller jusqu’à s’attaquer à des morts. C’est très grave. Cet acte démontre comment certaines personnes ont la volonté de remettre le processus de paix en cause. Je condamne cela avec fermeté.
L.P. : Fustigez-vous aussi celle du père d’Amani N’Guessan ? T.J.F. : Absolument ! Chez nous, on dit quand un cheval te tape avec ses pattes et que tu lui en fais autant, cela veut dire que tu es comme le cheval. Je crois qu’il n’aurait pas fallu répondre. Qu’on laisse la mère d’Alassane Ouattara et le père du ministre Amani reposer tranquillement. Les morts n’ont rien à voir à ce qui se passe. Je condamne ces deux gestes avec fermeté.
L.P. : Désespérez-vous de ce pays qui se déshumanise ? T.J.F. : Je n’ai pas le droit de désespérer, parce que c’est mon pays. Je dois me battre pour qu’il redevienne la Côte d’Ivoire d’antan. Cela dit, je regarde le nouveau Premier ministre qui est pour moi, le président de la transition. J’espère qu’il prendra les dispositions pour punir les auteurs de ces actes.
L.P. : Avec la formation du gouvernement qui traîne, pensez-vous qu’il sera réellement à la hauteur de sa mission ? T.J.F. : Pour le moment, on ne peut pas le juger. Il faut attendre qu’il forme son gouvernement. Si ça traîne, c’est qu’il a des difficultés avec des partis politiques par rapport aux choix des ministres. Mais, ce que je peux lui conseiller, c’est de démissionner en cas de vrai blocage.
L.P. : Combien pèse aujourd’hui Tiken en terme de concert? T.J.F. : Ça dépend. Il y des festivals qui ont été vendus pendant l’été à 20 millions Fcfa. En Afrique, je ne prends que 5 millions. Et, j’ai donné 120 concerts à travers le monde depuis la sortie de l’album « coup de gueule » dont deux en Afrique, au Burkina Faso et au Mali.
L.P. : Le descendant de Fakoly est-il donc riche ? T.J.F. : Oh non. Quand je parle de ce chiffre, il faut savoir que le manager, le tourneur et les musiciens sont payés. Et le reste va dans le proche de Tiken Jah Fakoly. C’est un peu normal si j’arrive à vivre de mon travail. Mais, je ne suis pas milliardaire. Je suis quelqu’un qui a une grande famille. J’ai une centaine de personnes qui viennent me voir quand ils ont des problèmes.
L.P. : Il n’empêche que vous avez beaucoup investi à Bamako. T.J.F. : Mais, j’ai des projets à Abidjan. J’y ai une maison qui m’a coûté 70 millions de Fcfa. Quand je rentrerai vous verrez ce que cela donnera. J’ai des projets d’achats d’immeubles à Abidjan ; mais, j’attends que tout se calme.
L. P. : Qu’en est-il du procès que des promoteurs maliens ont intenté contre vous pour un concert avorté. T.J.F. : Ils continuent de gagner à leur manière le procès et aucun de mes témoins n’a été entendu. Ils sont allés spécialement remonter des gendarmes pour m’empêcher d’aller au stade. Ils ont finalement regagné le procès. Ils ont vendu mes 3 minibus que j’ai achetés à 3 millions l’unité à 2,2 millions.
L.P. : Mais, il semble que le président malien est intervenu en votre faveur. T.J.F. : Il a plutôt demandé que la justice fasse son travail comme il peut. Ils ont constaté qu’il y avait trop d’anomalies dans le dossier. Par exemple mes témoins n’ont jamais été entendus. Il a seulement donné des instructions pour que le jugement soit équitable. Cela a permis au responsable de la justice malienne de jeter un coup d’œil dans le dossier et d’y déceler les anomalies. D’ici la semaine prochaine, on va me restituer tous mes biens et nous allons reprendre le procès à zéro. lepatriote
|