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    DIDIER AWADI: “On n’est pas démunis, on est désunis”

    Une des figures les plus visibles du rap africain francophone, co-fondateur du groupe de rap sénégalais Positive Black Soul (PBS), Didier Awadi, a cassé la baraque à Brazza. A l’occasion des deux shows fort réussis qu’il y a livrés, les 25 et 26 novembre 2005, au Centre culturel français.

    Lors de ses deux spectacles produits à Brazza, le lauréat du «Prix Rfi musique du monde 2003» a fait salle comble. Confirmant ainsi, tout le talent qu’on lui reconnaît.
    Peu avant qu’il ne quitte le sol congolais, le rappeur, panafricaniste jusqu’au bout des ongles, a bien voulu répondre à nos questions.

    • Tout d’abord, quelles sont vos impressions après les deux concerts que vous avez livrés au Centre culturel français ?
    - Mes impressions ? c’est une grande satisfaction. Je suis très content d’être revenu, après la guerre que ce pays a connue, en 1997. Je suis d’autant plus heureux que je retrouve un pays en paix, un pays où les gens sont en train de reconstruire. En tout cas, ça m’a fait vachement plaisir de revenir ici.
    Et puis, les concerts, c’était bien.
    Le public a répondu nombreux et j’ai été surpris qu’il connaisse bien certains de mes morceaux.
    En tout cas, j’ai constaté que même si notre tout dernier album n’est pas disponible ici, les gens adhèrent au discours. Et ça donne du baume au cœur.


    • Vous avez mis à profit votre séjour brazzavillois, pour animer des ateliers avec les rappeurs. Comment les choses se sont-elles passées ?
    - Les ateliers se sont vraiment très bien passés. Les gens du mouvement hip- hop se sont vraiment investis. Ils étaient tous là. On a pu travailler, construire quelque chose ensemble. Et, pour nous, c’était quelque chose de très important. L’idée d’unité dans notre projet est importante : travailler ensemble, oublier certains clivages et mettre l’intérêt commun au-dessus des intérêts personnels, c’est important. Donc, sur ce plan-là, on a essayé de faire quelque chose. Les jeunes ont travaillé ensemble, ils ont fait deux morceaux où on sentait, en plus du talent, qu’ils étaient conscients de ceux qui étaient autour d’eux. Et à partir de là, j’espère que la presse va soutenir le mouvement hip-hop. Car, nous aimerions qu’il y ait une grande éclosion de cette musique, parce qu’il y a beaucoup de talents au Congo, les mêmes qui vont éclore en France. Il n’y a pas de raison qu’ici au Congo, ce ne soit pas une grosse musique.

    • Didier Awadi a-t-il des icônes, notamment dans le monde de la musique ?
    - Oui ! il y a des gens comme Alpha Blondy,Tiken Jah Fakoly, Miriam Makeba, Bob Marley, bref, ils sont nombreux, tous ces gens qui font de la musique consciente.

    • En 2003, vous avez décroché la timbale du Prix Rfi Musiques du monde, et une année après, vous avez été lauréat des Tamani (Trophées de la musique malienne). Comment avez-vous ressenti cela ?
    - Le moins que je puisse dire est que ces prix récompensent un effort fourni. Pour moi, au-delà de Awadi, c’est tout le mouvement hip-hop qui était distingué. Ce sont tous ces gens qui s’enferment dans leurs chambres, pour écrire des textes, et qui, souvent, sont pris soit pour des parias de la société, soit pour des gens acculturés.
    Et donc, je pense que des prix aussi prestigieux sont très importants dans la carrière d’un artiste et le poussent à travailler davantage.

    • Votre dernier album qui vient de paraître, s’intitule: Un autre monde est possible. Quelle est la philosophie de ce titre ?
    - Souvent, en Afrique, on perd espoir, parce qu’on se dit que ce que l’on y vit, c’est dégoûtant, on baisse les bras. Nous voulons dire aux gens que l’espoir est possible. Ceux qui pensent que dans ce monde, il n’y a plus rien à faire, nous, on leur dit non ! Une autre Afrique est possible, il suffit d’y croire. On veut leur dire qu’en Afrique, il n’y a pas que des gens comme Mobutu, mais il y a aussi, des gens comme Nelson Mandela. Une autre Afrique est possible. Une Afrique où il n’ y a pas que des dictateurs, où il y a des gens qui travaillent pour le peuple ; une Afrique où les gens restent dans leur pays et construisent des choses formidables ; une Afrique où on peut donner aux malades du SIDA des médicaments génériques ; une Afrique où on va consommer local; une Afrique où on aura une monnaie locale; une Afrique où on aura un passeport africain. Tout cela est possible, mais ça se travaille avec la foi.
    Mon album, c’est un peu ça, redonner l’espoir et le sourire aux jeunes Africains.

    • Au nombre de vos projets, figure «Président d’Afrique». Qu’est-ce qui se cache donc derrière ce nouveau concept ?
    - Le concept est simple. Beaucoup de grands penseurs, de grands présidents africains avaient des visions ; ils avaient des rêves. Ça, c’était au début des indépendances. Que reste-t-il de ces rêves, aujourd’hui? A cette question, ce sont des rappeurs qui vont apporter une réponse. Dans les faits, ce qui va se passer, c’est qu’on aura, dans un morceau, la voix, par exemple, de Mandela avec des rappeurs sud-africains, celle de Lumumba et Freddy Massamba, ou la voix de Sankara avec Awadi et Smoky.

    • Quelle vision as-tu de l’Afrique ?
    - L’Afrique, c’est un continent où il y a beaucoup de jeunes, la population est relativement très jeune. C’est un continent très riche, où les conditions climatiques sont, pour moi, les meilleures; c’est un continent où on nous enlève la possibilité de nous développer, en nous disant vous êtes sous-développés, développez-vous. Mais, on nous met les bâtons dans les roues, on fait tout pour qu’on ne soit pas développés, on fait tout pour qu’on ne puisse pas prendre notre responsabilité historique. Et chaque fois qu’un peuple a voulu prendre sa responsabilité historique, ce leader qui prend la tête de ce mouvement de libération est descendu ou bien écarté. Les exemples, ce sont : Lumumba, Nkrumah, Sankara j’en passe. Donc, je crois qu’on a tout en Afrique, mais il faudra qu’on prenne conscience de tout ce qu’il faut pour qu’on arrive à s’émanciper. Une fois qu’on aura pris conscience, on pourra développer ce continent. L’Afrique, je pense qu’elle n’est pas démunie, elle est seulement désunie ; une fois qu’on est unis, on pourra développer ce continent, on pourra faire le commerce inter-Etats et se développer. L’Afrique n’est pas pauvre, mais elle est appauvrie par toutes ces politiques qui viennent de la Banque mondiale, du FMI, qu’on impose à nos leaders qui, à leur tour, les imposent à leurs peuples. Voilà ! Mais je suis très optimiste, parce que je pense qu’on a un mouvement de jeunesse consciente et que cette jeunesse qui est née après les indépendances, qui n’est pas là pour appliquer la voix de son maître, elle, pourra prendre les devants et changer les choses.

    • Vous êtes géniteur d’un label : Studio Sankara. Pouvez-vous nous en dire un mot ?
    - Studio Sankara, c’est, d’abord, un label phonographique qui possède deux studios audio et un studio vidéo. Les studios audio nous permettent de faire de la publicité et beaucoup de spots radio. Ils nous aident, aussi, à produire des artistes talentueux qu’on repère par-ci par-là.
    Le studio vidéo, par contre, nous permet de faire nos émissions télé que nous revendons à des chaînes de télévision, soit sénégalaises, soit étrangères. Il nous permet, aussi, de réaliser des spots télé.
    Au Studio Sankara, nous faisons aussi dans l’événementiel: nous sommes dans la location du matériel de sonorisation et avons une boîte de sécurité pour tous les grands événements qui se déroulent à Dakar. Et, c’est pour nous, une façon de donner du boulot aux gens qui sont avec nous ou à côté de nous. Comme quoi, le rap n’est pas là seulement pour critiquer les systèmes. Mais il est là aussi, pour apporter des réponses concrètes, par exemple, au manque d’emplois.
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