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    “La crise et la piraterie nous ont tués”

    Badmos, un nom qui rimait avec musique en Côte d’Ivoire. Badmos le tout-puissant. Mais après de beaux jours bien remplis, l’homme n’est plus actif dans le milieu de la musique. Pour les mélomanes, il évoque, ici, les moments forts de son travail qui a consisté à la promotion de la musique.
    Sam Mangwana et l’African All Stars chantaient : «Badmos, un beau gosse, bien élancé, tu m’as tourné la tête».
    Au début des années 1980, le nom de Badmos était un véritable label dans le monde de la discographie ivoirienne.
    Il est né Raïmi Gbadamassi. Mais pour les besoins de ses activités, il sera plus connu sous le nom de Badmos.
    L’histoire de cet homme commence dans les années 1960. Après avoir été contraint d’arrêter les études secondaires au collège Soma Samaké, Badmos devient disquaire chez son grand frère, Djiman Iyanda (Djiman Records), à Adjamé. En 1974, il s’installe à son propre compte, crée son label : «Badmos Store» et se lance dans la production discographique.
    Le premier musicien qu’il produit n’est autre que Athanase Okoi Séka. Avec un album qui demeura, du reste, un des plus grands succès avec la célèbre chanson «900 kilos d’amour pour Elisabeth». Le succès de ce «33 tours» rapporte gros. Ce qui permet à Badmos d’acheter des instruments de musique à Okoi Séka. Ensuite, il produira de nombreux autres artistes. Entre autres, Ernesto Djédjé, Bailly Spinto, Jimmy Yacinthe, Wedji Ped, François Lougah, Mamadou Doumbia, Salif Kéita…
    Plus de 20 ans après, Badmos, un de ceux qui faisaient le printemps de la musique en Côte d’Ivoire, marche loin de ce qui a fait sa renommée. L’homme n’est plus ce qu’il était. Et le beau gosse que chantait Sam Mangwana n’a plus sa belle gueule d’antan. Les choses ont bien changé. Mais, dans son silence de plus de quinze ans, l’homme nourrit l’ambition de revenir à ses anciennes amours.

    • Quel est le premier disque d’Ernesto Djédjé que tu as produit ?
    - C’est «Ziboté». C’était le premier 33 tours. J’ai envoyé Ernesto au Nigéria. On a fait six mois de studio. J’étais accompagné par mon collaborateur Maïkano qui a, lui, réalisé la maquette des pochettes. Quand vous regardez sur la pochette de «Ziboté», vous voyez mon nom, mon logo. Vous verrez aussi : Réalisation : Maikanos. Il y avait 8 chansons. Sur les huit morceaux, deux ont été extraits pour faire un 45 tours.
    Au retour du Nigéria, on a acheté un orchestre complet à Ernesto ainsi qu’une voiture (Peugeot 504). Après la création de l’orchestre, chaque musicien percevait un salaire payé par moi-même. Nous avons alors créé l’orchestre Les Ziglibithiens. Djédjé gérait l’orchestre. Moi, la production. La promotion de «Ziboté» a été faite au niveau de l’Afrique de l’Ouest (Bénin, Togo, Mali) et Centrale (Congo Brazzaville, Cameroun).C’est après «Ziboté» que j’ai fait le 2ème disque (33 tours) «Houphouët-Boigny Zéguéi».
    Sina Léon, Bamba Yang, Gba Eugène, Yodé( guitare accompagnement), Tagus, Assalé Best et Abou (partie cuivre), Diabo Steck, tous faisaient partie des «Ziglibithiens». Assalé Best était le chef d’orchestre. Quand Diabo Steck faisait la batterie. Youbla, qui allait devenir gendarme plus tard, était au clavier.

    • Il n’y avait pas que Ernesto Djédjé dans ton écurie ?
    - Ils sont nombreux ! Il y avait Bailly Spinto, Jimmy Yacinthe, Wedji Ped, François Lougah, Mamadou Doumbia, Salif Kéita. Avec Salif et les «Ambassadeurs» dirigés par Kanté Manfila (arrangeur), j’ai fait quatre ou cinq albums dont «Mandjou», le premier album. Je leur ai acheté un orchestre complet. C’était en 1978-1979. Il y avait aussi Digbeu Dallo. Avec lui, il y a eu «Brigitte» (1978), un titre qui a connu un succès fou. C’est ce morceau que vient d’interprèter le groupe «Magic System». Dibgeu faisait la musique du terroir (alloukou). J’ai produit également le groupe Poly-Rythmo de Cotonou. Avec ce groupe, j’ai enregistré douze 45 tours dans mon studio à Abidjan.

    • Badmos doit être riche après avoir produit tous ces disques à succès ?
    - A l’époque, oui ! Mais il faut dire qu’on n’était pas bien organisé.

    • Comment ça ?
    - On faisait souvent du social. Aux artistes, on faisait parfois des prêts d’un, deux ou trois millions de francs cfa. .Mais le remboursement posait toujours problème. On leur faisait confiance. L’idée de saisir la justice ne nous habitait pas. Ce sont des frères. On n’emmène pas un frère en prison.

    • Que devient Badmos aujourd’hui ?
    - Je suis toujours égal à moi-même. Je vis modestement. Seulement, les affaires ne marchent plus comme par le passé.

    • Que faisais-tu de particulier au moment où tout baignait pour toi ?
    - Je vivais toujours modestement comme mes amis de l’époque. Mais, ma passion pour la promotion de la musique ne se racontait pas. Elle se vivait et se vit encore. Je voyageais beaucoup en France, en Afrique, pour faire des spectacles.

    • Comment vit Badmos aujourd’hui ?
    - Je vis à ma manière. Sans tapage. Je suis toujours dans la production. Mais pour le moment, je me repose. Tout en planchant sur ma nouvelle stratégie pour redémarrer et tenir la route. Parce qu’actuellement, avec la crise et la piraterie, on n’arrive pas à s’en sortir. On sombre.

    • Quel est ton regard sur la production et les artistes de nos jours ?
    - Les choses ont changé. Pour les enregistrements, à l’époque, c’était du «live». Les artistes enregistraient en «live». Aujourd’hui, avec la nouvelle technologie, la boîte à rythmes, un seul arrangeur peut jouer tous les instruments ! Je voudrais demander à la nouvelle génération de faire beaucoup de «live». Parce que le «play-back» n’honore pas un artiste.
    De nos jours, il faut beaucoup d’argent pour faire de la production. La production, ce n’est pas seulement entrer dans un studio et sortir un album. Mais, c’est aussi et surtout, faire la promotion de l’album. Ça nécessite beaucoup de sorties d’argent.


    - La production, c’est bien. Mais il y a un handicap, une plaie : c’est la piraterie. On n’arrive pas à la maîtriser. Avec ce fléau, il est difficile de joindre les deux bouts. Les Maisons de duplication de cassettes en pâtissent. On ne vend plus les cassettes comme autrefois. Les CD piratés coûtent même moins cher que les cassettes. Et puis, avec les nouveaux appareils, tous les jeunes ont des lecteurs et des graveurs de CD. Donc, ils préfèrent acheter ce qui est moins cher. On peut essayer de trouver des solutions en vendant les CD à 1000, 2000 ou 3000 fcfa, pour concurrencer les CD piratés. Il faudra, pour ce faire, un accord entre les différents producteurs et les responsables des Mai-sons de duplication de cassettes. Il faut ajouter que les œuvres de mes artistes de l’époque ont été piratées un peu partout à travers le monde. Dont celle de Brigth Angelbert, aux Etats-Unis, Sam Mangwana, au Congo Démocratique, Salif Kéita (Mandjou).

    • Quelles sont les solutions que tu proposes ?
    - Il faut que les responsables des Majors, les artistes, les managers conjuguent leurs efforts pour trouver une solution. On a salué l’avènement des «steakers». Mais il faut dire que ce n’est pas facile de contrôler.

    • Que dis-tu de la musique ivoirienne aujourd’hui ?
    - Pour moi, elle a beaucoup évolué, grâce aux jeunes. Je leur tire mon chapeau. Parce qu’ils font des efforts considérables. Mais ils doivent chercher à s’améliorer. Surtout en faisant du «live». Mais n’empêche que de temps en temps, ils s’inspirent des anciens. Parce qu’avec les expériences de ceux-ci, ils peuvent acquérir de nombreuses connaissances. Les anciens peuvent leur donner des idées, des morceaux qu’ils pourront interpréter à leur manière.

    • Ton avis sur le Coupé-décalé ?
    - Pour moi, les différents noms que chaque artiste donne à son style expriment un besoin qui se veut commercial. Mais la vraie musique ivoirienne, à l’heure actuelle, c’est le «zouglou». Parce qu’il est une musique d’animation de la Côte d’Ivoire que les jeunes ont développée. J’aimerais qu’ils la travaillent davantage. Je suis prêt à produire un artiste de ce genre musical. Mais aussi un DJ. Parce que c’est ça qui est à la mode aujourd’hui.

    • Quelles sont les difficultés que tu as rencontrées à l’époque ?
    - Ah ! Ah ! ça ! Ce n’est pas facile à expliquer. J’en ai eu plein. Surtout entre l’artiste et le producteur. Selon certains artistes, c’est toujours le producteur qui vole. Mais on arrivait tout de même à s’entendre.

    • Comment ?
    - La plupart du temps, je faisais du social avec eux. Certains ont été reconnaissants. D’autres ne l’ont pas été. Mais Dieu merci, tout se paye sur la terre.

    • Es-tu prêt à organiser des concerts aujourd’hui comme par le passé ?
    - Je suis en train de me préparer en conséquence. Si Dieu me donne la santé, je le ferai. J’ai commencé par ça. J’ai abandonné les études pour la production. Mais je la reprendrai avec une nouvelle structure qui n’est pas comme celle de l’époque.

    • Il y a des souvenirs que tu gardes des shows de l’époque.
    - C’est le «Dopé». Un cadre de spectacle de grande renommée. Il y avait de l’ambiance ! J’y ai rencontré M. Laurent Gbagbo, aujourd’hui Président de la République de Côte d’Ivoire. Il était alors professeur au Lycée classique d’Abidjan. C’est un Monsieur qui aime la musique. En tout cas, il adore l’art.

    • Tu avais créé, à l’époque, un autre label en France, non ?
    - Oui ! En1978. C’était «Discogramme». Je l’avais créé pour les artistes africains résidant en France. Pour la diaspora, quoi !

    • Tes souhaits ?
    - Que la paix revienne en Côte d’Ivoire. Je voudrais aussi profiter de l’occasion pour remercier les animateurs de la RTI, (radio et télé). Ils m’ont beaucoup aidé.
    topvisages

     

     

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