SALIF KEITA ne dira jamais qu'il aime choquer. C'est un homme doux, affable, qui s'exprime en peu de mots, qui se méfie des vanités et des effusions. Sa vie s'est pourtant souvent faite à rebours des usages et des prédictions. Tout jeune, il a rompu avec sa famille, de vieille noblesse terrienne malienne, pour devenir chanteur, bien qu'il ne fût pas de la caste des griots. Il s'est imposé parmi les plus grandes voix d'Afrique et chante jeudi au Zénith de Paris, peu après la sortie du magnifique album M'Bemba (chez Universal). Mais à 56 ans, il ne cache pas son impatience de mettre fin à sa carrière pour devenir agriculteur.
Africain à la peau blanche, sa vie semble tout entière bâtie sur de semblables oxymorons. M'Bemba, par exemple, disque acoustique sans l'artillerie de base des musiques urbaines africaines (basse et batterie) : «Je voulais faire danser, mais en restant dans l'acoustique», dit-il. Son album précédent, Moffou, était une splendeur de naturel et de dépouillement. Pour celui-ci, il a conservé les mêmes couleurs, mais avec l'intention d'atteindre le dancefloor : «On a joué des mélodies sur les instruments maliens, mais en respectant le groove.» Epaulé par l'ingénieur du son et producteur Jean Lamoot (déjà repéré chez Bashung, Noir Désir, les Têtes raides, Juliette Gréco...), il s'est installé dans son propre studio à Bamako, «avec l'Afrique dans le studio, l'Afrique en dehors du studio, l'Afrique quand on dort...».
Le panorama est vaste : on entend une vielle à roue, une voix indienne, des bruissements de la vie en dehors du studio et l'aristocratie de la musique malienne – Toumani Diabaté, Djeli Moussa Kouyaté, Mama Cissoko et «mon frère», Kanté Manfila. Ils se retrouvent de loin en loin, après des années d'épopée commune.
Tout commence en 1973 lorsque Salif Keita quitte le Rail Band de Bamako, où il s'était fait un nom en modernisant l'interprétation de la musique traditionnelle. Il entre dans les Ambassadeurs, autre orchestre d'hôtel, dirigé par le guitariste Kanté Manfila. Avec lui, Keita mélange musique africaine et pop anglo-saxonne, funk, musique cubaine...
La dictature s'installe. L'orchestre décide de fuir. A la frontière ivoirienne, un chef de brigade de la gendarmerie malienne les accueille, tue le mouton pour eux et, pendant tout le temps que dure le méchoui, néglige de répondre au téléphone. A leur départ, il décroche : c'est Bamako qui donne l'ordre de les arrêter. Il est trop tard, ce 4 août 1978, ils sont en Côte d'Ivoire. Là, le roman continue : les Ambassadeurs internationaux sont boycottés parce qu'ils se refusent à jouer en plein air pour les baptêmes et les mariages. Ils doivent louer des instruments, tous les samedis, pour jouer dans une boîte de nuit. Un responsable de la radio ivoirienne leur ouvre un studio, mais seulement à condition qu'ils entrent par la fenêtre, après minuit, sans se faire voir par le gardien.
Figure majeure du continent
«Cet enregistrement est parti au Bénin pour être masterisé. Alors, tous les producteurs se sont fait la guerre pour ce disque et on a obtenu un bon contrat.» Le disque Mandjou est un événement historique pour la musique africaine...
Quelques albums plus tard, au milieu des années 80, les chemins de Salif Keita et de Kanté Manfila se séparent : le chanteur albinos part à la conquête de la France et de l'Europe. L'album Soro, en 1987, arrangé par les Français Jean-Philippe Rykiel et François Bréant, mêle blues et musique mandingue, orgue, saxophone et ngoni – gros succès. Aujourd'hui qu'il est considéré comme une des figures majeures du continent, il a quelque nostalgie de ces temps pionniers : «A l'époque des Malopoets, de Manu Dibango, de Ghetto Blaster, des Touré Kunda, la musique africaine était soutenue par un vrai mouvement, ici en France. Maintenant, elle se fond dans les autres musiques.»
Pourtant, quand il se prend d'un élan vers la musique occidentale, l'aventure se passe mal, comme lorsqu'il enregistre un hommage à la chanson française, d'Avec le temps de Léo Ferré au Sud de Nino Ferrer : il produit lui-même l'album, qui est refusé par sa maison de disques. Le superbe album Sosie finira par sortir discrètement, fin 1996, sur un label danois. Il compte le rééditer, en même temps que les quatre albums des Ambassadeurs internationaux, qui ne sont plus disponibles depuis belle lurette. «Peut-être en coffret, l'été prochain», espère-t-il. En même temps, il tournera dans toute l'Europe, reviendra pour des dates en France. Toujours pour faire danser. lefigaro
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